J'ai grandi sur Internet et je ne sais plus quoi en faire
Quinze ans de vie numérique intensive laissent des traces, et aujourd'hui, je commence à faire les comptes. Et je ne crois pas être le seul...
J'ai toujours aimé dire que je suis un enfant de l'Internet. Je me suis fait ma culture à travers ce réseau, j'ai développé mon identité en ligne, j'ai appris à écrire sur des blogs, à débattre sur des forums, à créer des liens avec des inconnus devenus amis. Pendant quinze ans, j'ai documenté ma vie, mes opinions, mes découvertes. J'ai été de toutes les révolutions numériques : Skyblog, MSN Messenger, les forums spécialisés, Facebook, Twitter, Instagram, TikTok par curiosité professionnelle...
En France, nous avons eu notre propre écosystème de créativité numérique. Skyblog permettait à des millions d'adolescents de créer leurs pages personnelles avec une liberté graphique totale. MSN Messenger était devenu notre salon virtuel, avec ses pseudos créatifs, ses musiques personnalisées et ses conversations qui duraient des heures. Et puis il y avait les forums : ceux de jeuxvideo.com que j'observais de loin, ou le French Touch Forum où je passais mes soirées à partager des MP3 de musique électronique avec d'autres passionnés.
Ce dernier exemple me semble emblématique de ce qu'était l'internet d'alors. Nous étions une petite communauté de quelques centaines de membres, unis par la passion de la French Touch et de la house music. Progressivement, les discussions ont débordé : on parlait de jeux-vidéos, de cinéma, de tout et de rien. Des amitiés réelles sont nées de ces échanges virtuels. C'était l'internet « fun and weird » dont parle nostalgiquement le développeur Jarred Sumner.
À l'époque de MySpace et de ses équivalents français, l'internet permettait encore cette appropriation créative. Les utilisateurs pouvaient personnaliser leurs profils avec du code CSS, créer des arrière-plans paillettes, composer leurs propres layouts. « MySpace a montré au monde que si vous rendez des outils puissants et compliqués (comme le code) accessibles à tous, les gens sont assez intelligents pour comprendre comment les utiliser » résume Jarred Sumner. C'était un terrain de jeu créatif où l'expression personnelle primait sur l'optimisation algorithmique.
Cette période me rappelle ce que Walter Benjamin écrivait sur « l'aura » des œuvres d'art à l'époque de leur reproductibilité technique : il y avait encore quelque chose d'unique, d'artisanal, dans nos profils en ligne. Chaque page Skyblog, chaque signature de forum était une création singulière, un bricolage numérique qui reflétait la personnalité de son auteur.
Mais maintenant, j'arrive à un stade où je me dis que je suis constamment en ligne depuis une quinzaine d’années et que ça a forcément eu, aussi, des effets néfastes sur moi. Mon cerveau s'est habitué à l'immédiateté, aux notifications, au scroll infini. Ma capacité d'attention s'est érodée. Ma façon de penser s'est fragmentée. Alors où va-t-on ? Faut-il tout simplement se déconnecter ? Est-ce encore possible ?
La fabrique du conformisme algorithmique
Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est à quel point l'internet a perdu son âme créative. Kyle Chayka, dans son livre Filterworld, décrit parfaitement cette transformation : « La règle de la culture dans l'univers des algorithmes, c'est : deviens viral ou meurs. » Tout est optimisé pour le plus petit dénominateur commun, pour cette « attention massive » dont parlent les plateformes.
Là où l'internet de 2006 permettait à des adolescents d'apprendre le code par accident en personnalisant leurs profils MySpace, l'internet de 2025 nous sert tous le même contenu formaté, les mêmes trends recyclées, la même esthétique lissée. Nous vivons ce que Jean Baudrillard appelait la « simulation » : non plus une réalité originale, mais des copies de copies qui finissent par remplacer le réel.
Les plateformes, comme l'analyse Mike Pepi dans Against Platforms, « ne veulent aliéner aucune idéologie politique ou parti, car cela aliénerait un client potentiel ». Le résultat ? Une culture de plus en plus homogène et prévisible, où chaque singularité est rapidement récupérée et standardisée.
Je ressens cette standardisation dans ma propre consommation. Mes références culturelles, mes découvertes musicales, même ma façon de m'exprimer en ligne sont de plus en plus influencées par ce que les algorithmes décident de me montrer. L'époque où je pouvais découvrir des niches créatives, des communautés confidentielles, des blagues comprises par quelques centaines de personnes seulement semble révolue.
Quand je repense au French Touch Forum, je mesure l'ampleur de cette transformation. Nous étions une microsociété avec ses codes, ses références internes, ses plaisanteries récurrentes. Les nouveaux arrivants devaient apprivoiser cette culture particulière, comprendre l'histoire collective du groupe. Aujourd'hui, les algorithmes court-circuitent cette maturation sociale : un meme devient viral en quelques heures, sans passer par l'incubation lente des communautés spécialisées. Nous perdons ce que les sociologues appellent le « temps social » nécessaire à la formation des liens authentiques.
L'effondrement des sanctuaires numériques
Cette standardisation s'accompagne de l'effondrement pur et simple de nos anciens sanctuaires numériques. X, que j'ai fréquenté consciencieusement pendant des années, a perdu 79% de sa valeur depuis le rachat par Elon Musk. Son chiffre d'affaires s'est effondré de 53% au deuxième trimestre 2024. La plateforme où j'ai appris le journalisme en temps réel, où j'ai suivi les révolutions arabes tweet par tweet, où j'ai suivi l’arrestation de DSK, vu naître #MeToo, est devenue méconnaissable.
Comme l'écrit Alice Porter dans Mashable, « l'époque où l'on pouvait être plus connecté que n'importe qui d'autre avec un iPhone et un compte Instagram est désormais éteinte ». Les memes et les références internet, jadis réservés à une élite numérique, sont instantanément récupérés par les marques et diffusés massivement. Il n'y a plus de blagues privées, plus de communautés confidentielles. Tout devient mainstream en quelques heures.
Pierre Bourdieu aurait sans doute reconnu dans cette évolution la logique implacable du champ économique qui finit par absorber et dénaturer tous les autres champs – culturel, artistique, intellectuel. Le « capital culturel » que représentait la maîtrise des codes d'internet s'est démocratisé au point de perdre sa valeur distinctive.
Comme beaucoup d'autres, j'ai migré vers Bluesky, testé Mastodon avec ses 10 000 instances indépendantes, observé l'ascension fulgurante de Threads, avant de disparaitre. Mais au fond, je me demande si je ne fais que reproduire les mêmes schémas sur de nouvelles plateformes, dans l'espoir nostalgique de retrouver ce sentiment de communauté qui m'animait au début des années 2010.
L'oligarchie de l'attention
Mon problème, c'est que mon identité professionnelle et personnelle s'est construite en ligne. Mes réseaux, mes sources, mes lecteurs : tout est là. Les réseaux sociaux d'aujourd'hui donnent l'illusion de nous connecter aux autres, mais cette connexion est superficielle.
Mais la situation est devenue plus grave encore. Comme l'a observé le journaliste Ezra Klein lors de l'investiture de Trump en janvier 2025, nous assistons à l'émergence d'une véritable « oligarchie attentionnelle ». Elon Musk (X), Mark Zuckerberg (Meta), les PDG des GAFAM étaient aux premières loges de la cérémonie, symbole de leur emprise sur ce que nous voyons, pensons, et ressentons au quotidien.
Cette concentration de pouvoir évoque les analyses de Michel Foucault sur la « gouvernementalité » : il ne s'agit plus seulement de nous dire quoi penser, mais de façonner nos désirs, nos habitudes, nos réflexes cognitifs. Les algorithmes deviennent des « technologies du soi » qui nous constituent comme sujets.
Il faudrait passer tellement de temps et d'énergie à entretenir une façade numérique, à alimenter des algorithmes devenus ouvertement politisés, à réagir à des polémiques épuisantes, pour espérer être encore un tant soit peu visible. Ces plateformes ne sont plus neutres, elles n'ont d'ailleurs jamais été conçues pour l'être.
Et pourtant, comment faire autrement ? Comment être journaliste en 2025 sans être sur les réseaux ? Comment maintenir une audience, rester connecté à l'actualité, faire son travail ?
Une génération témoin
Nous, les millennials, nous sommes les témoins de cette transformation. Nous avons vécu l'âge d'or de Twitter entre 2008 et 2015, quand la plateforme était encore un espace numérique vierge où tout était à écrire. Mais avant Twitter, nous avions déjà expérimenté ces communautés autogérées : les forums de jeuxvideo.com avec leurs codes et leurs légendes, les discussions passionnées dans les commentaires sur Skyblog, les échanges nocturnes sur MSN Messenger. Nous avons vu naître les memes, les hashtags, les communautés créatives. Nous avons vu le monde changer à travers cette lucarne, convaincus que nous participions à quelque chose de révolutionnaire.
Cette époque paraît aujourd'hui presque romantique. Jarred Sumner l'exprime avec une pointe de mélancolie : « Personne ne parle jamais de pourquoi c'était mauvais pour le monde [de perdre ça]. Le code est devenu un privilège plutôt qu'un droit. » Nous avons assisté à une nouvelle « fracture sociale » : l'accès aux outils de création numérique s'est professionnalisé, excluant les amateurs éclairés que nous étions.
Le French Touch Forum où je traînais adolescent représentait parfaitement cette époque révolue : une communauté auto-organisée, sans algorithme de recommandation, où la découverte musicale passait par la curiosité partagée et la transmission horizontale. Aujourd'hui, Spotify me propose automatiquement de la musique « similaire » à mes goûts, mais cette efficacité tue la sérendipité et l'aventure collective de la découverte.
Aujourd'hui, 88% des jeunes de 16-25 ans ne peuvent plus se passer des réseaux sociaux, mais ils évoluent dans un écosystème que nous avons du mal à reconnaître. TikTok et ses algorithmes opaques, Instagram transformé en catalogue publicitaire, Facebook déserté par les nouvelles générations. Nous assistons, impuissants, à la marchandisation de nos anciens terrains de jeu.
Pire encore : même les alternatives reproduisent les mêmes schémas. Bluesky est une rechute pas une solution. Car le problème n'est pas technologique mais structurel : ces plateformes sont conçues pour capturer l'attention, la monétiser, et la revendre au plus offrant. Ce que Bernard Stiegler appelait « l'économie de la contribution » s'est muée en économie de l'exploitation.
L'impossible évasion
Je me pose souvent cette question : est-il encore possible de se déconnecter ? Faut-il passer hors-ligne ? L'initiative française HelloQuitteX, portée par des chercheurs du CNRS, appelle à quitter massivement X parce que « la plateforme est devenue dangereuse pour les démocraties ». D'accord, mais pour aller où ?
Certains prônent la fuite vers ce que Yancey Strickler appelle la « Dark Forest » : ces espaces plus confidentiels comme Discord, Substack, ou les newsletters privées. Des endroits où l'on peut échapper aux algorithmes, aux trolls, à la récolte de données massives. Comme l'explique Mike Pepi : « J'obtiens ma dopamine non pas en tweetant à 30 000 personnes, mais en ayant des conversations plus intéressantes et approfondies avec 150 personnes, dont beaucoup que je connais vraiment. »
Cette stratégie évoque « l'art de ne pas être gouverné » : créer des espaces d'autonomie en marge des systèmes dominants. Mais cette solution a ses limites. En se retirant des plateformes mainstream, on risque de s'enfermer encore davantage dans nos bulles idéologiques. Et surtout, on abandonne le terrain à ceux qui veulent précisément nous en faire partir.
Car le problème n'est pas qu'une plateforme ou une autre. C'est notre addiction collective à l'instantané, au buzz, à la validation sociale numérique. « Et si le nouveau luxe des réseaux sociaux en 2025 était de pouvoir se déconnecter aussi facilement qu'on se connecte ? », s'interroge des consultants social media de We Are Social.
Le cas d'Inoxtag me fascine encore aujourd’hui : le YouTubeur le plus populaire de France termine sa vidéo la plus vue en invitant sa communauté à « lâcher son téléphone et les réseaux sociaux, pour se concentrer sur ce qui compte vraiment ». Un influenceur qui prêche la déconnexion depuis le sommet de l'Everest : le paradoxe est saisissant, mais peut-être nécessaire.
Apprendre à grandir dans la contradiction
Peut-être que la vraie question n'est pas « faut-il se déconnecter ? » mais « comment apprendre à vieillir avec l'Internet ? ». Nous, enfants du numérique, nous n'avons pas de modèle. Nos parents ont appris à utiliser ces outils à l'âge adulte, avec la distance critique que procure la maturité. Nous, nous avons grandi avec, ils ont façonné notre rapport au monde, à l'autre, à nous-mêmes.
Je ne crois plus aux solutions radicales. Ni à la déconnexion totale, bien que je l’ai essayé pendant un temps salvateur, mais cela reviendrait à abandonner une partie de mon identité et de mon travail, ni à l'illusion que les prochaines plateformes seront différentes. Comme l'écrit Kyle Chayka : « Nous ne pouvons pas rendre les réseaux sociaux bons en essayant de les transformer, parce qu'ils sont fondamentalement mauvais, au plus profond de leur structure. »
Ce qui ne veut pas dire qu'il faut baisser les bras. Mike Pepi propose une piste intéressante : plutôt que de fuir vers la Dark Forest ou de subir le clearnet, nous devons « proposer une vision de comment utiliser la technologie pour rendre nos institutions culturelles et politiques plus robustes », au lieu de laisser les plateformes les « dévorer ».
Cette approche prône, non pas l'affrontement frontal, mais les « arts de faire » quotidiens, les micro-pratiques qui détournent et subvertent les systèmes dominants. Peut-être s'agit-il d'apprendre à « braconner » dans l'univers numérique, à y créer des poches d'authenticité et de sens.
Je ne sais pas encore à quoi ressemblera cette vision. Mais je sais que je ne peux plus faire semblant que quinze ans de vie numérique intensive n'ont eu aucun effet sur mon cerveau, ma façon de penser, ma capacité à me concentrer. Je sais que je ne peux plus ignorer le coût mental de cette hyperconnexion permanente.
Alors peut-être qu'il est temps d'apprendre à grandir avec nos contradictions. De passer d'enfant de l'Internet à adulte conscient des enjeux. De reprendre le contrôle sur ma consommation, mes notifications, mon temps d'écran. De choisir mes combats plutôt que d'essayer de tout suivre. D'accepter que l'âge d'or soit révolu tout en construisant, petit à petit, quelque chose de plus humain.
Car si nous sommes vraiment les enfants de l'Internet, nous sommes aussi ses premiers adolescents révoltés. Et il est peut-être temps de devenir majeurs, non pas en rejetant notre héritage numérique, mais en apprenant enfin à en faire bon usage.
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Pour rebondir sur plusieurs points abordés et pousser la réflexion, car les diagnostics sur la situation actuelle fleurissent… mais nous tournons souvent en rond, sans véritablement chercher des solutions:
1. Le “pour aller où” est souvent trop vite écarté. Quitter un espace, comme pour voyager, suppose de réfléchir à la logistique : où se reconstruit-on ? sur quoi ? avec qui ? Ce “vers où” mérite réflexion, car c’est là que se joue la possibilité d’un espace social vivant.
2. Pourquoi avons-nous originellement créé les réseaux sociaux de telle envergure ? À quels manques/besoins répondaient-ils - s'ils répondaient bien à un besoin en premier lieu ? N'ont-ils pas tout simplement créé une addiction ? Un besoin artificiel ?
3. Sur “En se retirant des plateformes mainstream, on risque de s’enfermer encore davantage dans nos bulles idéologiques” : in fine, que ce soit offline ou online, on risque toujours de s’enferrer dans des mono-cercles. La seule vraie parade à ce stade reste la diversification consciente des sources et des relations.
4. Sur “on abandonne le terrain à ceux qui veulent précisément nous en faire partir” : quels risques, au fond, à abandonner le terrain ? Que bien leur fasse de régner sur un monde entièrement virtuel, si lointain de la vie réelle. Et veulent-ils vraiment qu’on en parte ? N’ont-ils pas plutôt intérêt à ce qu’on y reste, à ce qu’on y consomme notre temps et notre attention ?
Merci pour cet article hyper chouette qui poursuit mes reflexions de boomeuse du web et alimente des questions auxquelles je n'ai pas de réponse. J'ai aussi grandi avec internet, été ado sur MSN et skyblog et j'essaye de détricoter la nostalgie d'une époque avec la nostalgie d'une forme d'internet. Est-ce l'internet d'avant qui me manque ou mon adolescence ? Bref, j'avais fait une longue newsletter où j'enjoignais un peu agressivement les gens à rouvrir leurs blogs, et je suis heureuse, quelques mois plus tard, de pouvoir poursuivre ma réflexion avec cette NL.