L'Internet est mort, vive l'Internet sauvage
Face à l'étouffement d'Internet par les monopoles, Maria Farrell et Robin Berjon proposent une approche inspirée de l'écologie : le réensauvagement.
C'est lors d'une de mes pérégrinations sur Bluesky que j'ai découvert cet essai fascinant de Maria Farrell et Robin Berjon dans Noema Magazine. Leur analyse établit un parallèle saisissant entre la sylviculture scientifique du XVIIIe siècle et l'architecture technique de notre Internet contemporain.
Tout d’abord, un petit mot sur les auteurs de ce brillant papier. Maria Farrell est écrivaine et conférencière spécialisée dans les technologies et leur impact sur le futur. Elle a travaillé sur les politiques technologiques à la Chambre de Commerce Internationale, à l'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) et à la Banque Mondiale. Robin Berjon, quant à lui, est expert en gouvernance numérique et a contribué à de nombreux standards web, notamment le Global Privacy Control. Il travaille sur des protocoles web novateurs comme l'InterPlanetary File System et siège au conseil d'administration du World Wide Web Consortium ainsi qu'au panel consultatif technologique du Bureau du Commissaire à l'Information du Royaume-Uni.
Ensemble, ils dressent ce constat : tout comme les forestiers prussiens qui, au nom de la rationalisation, ont remplacé des écosystèmes forestiers complexes par des rangées uniformes d'arbres identiques (conduisant au Waldsterben, littéralement la "mort de la forêt"), nos infrastructures numériques ont subi une transformation similaire. L'Internet, initialement conçu comme un espace ouvert et décentralisé, s'est métamorphosé en une série de duopoles planétaires.
La concentration invisible des infrastructures numériques
Les chiffres sont sidérants, avouons-le. Google et Apple tiennent 85% des navigateurs web mondiaux dans leur poche. Microsoft et Apple se partagent 80% des systèmes d'exploitation de bureau. Google règne sur 84% des recherches mondiales. Et pour les smartphones, c'est encore plus flagrant : 99% des systèmes d'exploitation mobiles tournent sous Android (Google) ou iOS (Apple).
Comme le disent si bien Maria Farrell et Robin Berjon : "Ces structures façonnent notre manière de construire et d'utiliser Internet, aujourd'hui et demain." Et ne vous y trompez pas, cette mainmise ne se limite pas à ce que vous voyez à l'écran. Elle plonge profondément dans les entrailles du réseau – "les tuyaux et protocoles, câbles et serveurs" – tout l'écosystème technique qui fait fonctionner Internet est sous leur emprise.
Les biologistes ont un terme pour cette obsession de tout contrôler : "la pathologie du commandement et du contrôle". C'est cette manie que nous avons de vouloir simplifier et centraliser les systèmes complexes, au point de les détruire. Comme l'expliquent nos deux auteurs : "Quand on simplifie à outrance des systèmes complexes, on finit par les tuer. Et souvent, on ne réalise l'ampleur des dégâts que lorsqu'il est trop tard."
Pensez aux années 2010 comme à cette première récolte spectaculaire des forestiers prussiens – un festin qui donnait l'impression d'une abondance infinie, alors qu'en réalité, il épuisait des ressources accumulées pendant des décennies. Une illusion de prospérité qui masquait un appauvrissement en profondeur.
De la forêt au réseau : la solution du réensauvagement
Alors, que proposent-ils ? Pas simplement de "réparer" ou de "réguler" l'infrastructure d'Internet, mais de la "réensauvager". Ce concept de rewilding, emprunté à l'écologie, vise à restaurer les écosystèmes en leur rendant leur caractère sauvage et leur biodiversité, en laissant les processus naturels reprendre leurs droits sans notre obsession du contrôle.
Pour reprendre leur explication : "Le réensauvagement s'intéresse aux propriétés qui émergent naturellement des interactions entre les différents éléments d'un écosystème. C'est passer d'une pensée linéaire à une vision systémique." Une approche qui s'inspire directement des travaux de Paul Jepson et Cain Blythe sur l'écologie de la restauration.

Appliqué à l'Internet, ce concept nous invite à repenser radicalement notre relation aux infrastructures numériques. Il ne s'agit pas seulement de casser les monopoles actuels avec des lois antitrust, mais de créer les conditions favorables à l'émergence d'un écosystème numérique diversifié et résilient.
Comme l'écrivent joliment nos auteurs : "Le réensauvagement offre une vision positive des réseaux dans lesquels nous voulons vivre et une histoire collective sur la façon d'y parvenir. C'est comme greffer un arbre vigoureux sur une souche épuisée."
Le défi des repères déplacés
Un concept particulièrement frappant soulevé par Farrell et Berjon est celui du "déplacement des repères". Chaque génération prend l'état du monde qu'elle a connu dans sa jeunesse comme la norme, acceptant sans s'en rendre compte l'érosion progressive de la diversité.
C'est un vrai casse-tête : comment faire comprendre à quelqu'un né après 2000, qui n'a connu qu'un Internet dominé par quelques plateformes, qu'il existait auparavant un web plus riche, plus diversifié et plus ouvert ? Si pour vous Internet se résume à quelques applications sur votre smartphone, comment imaginer qu'il pourrait en être autrement ?
Heureusement, des signaux positifs existent. On assiste à une renaissance des flux RSS, des newsletters indépendantes, des blogs – autant de preuves que des alternatives sont non seulement possibles, mais désirées. Nous redécouvrons collectivement qu'il est risqué de confier toutes nos conversations à une seule plateforme.
Les régulateurs commencent aussi à se réveiller. Aux États-Unis, Lina Khan à la FTC et Jonathan Kanter au Département de la Justice identifient les points d'étranglement dans les infrastructures numériques. Comme l'a exprimé le président Biden en signant son décret sur la concurrence : "Le capitalisme sans concurrence n'est pas du capitalisme, c'est de l'exploitation."
Vers un Internet résilient et diversifié
À quoi ressemblerait cet Internet réensauvagé que le duo de néo-garde forestiers nous proposent ? Il offrirait d'abord beaucoup plus de choix. Certains services comme la recherche et les réseaux sociaux seraient démantelés, à l'image de ce qui a été fait avec AT&T dans le passé. Plutôt que de laisser les géants tech extraire et vendre nos données personnelles, de nouveaux modèles de financement soutiendraient l'infrastructure nécessaire.
Comme l'expliquent les auteurs : "Une partie du réensauvagement consiste à sortir du 'stack' technologique ce qui y a été aspiré, et à payer le véritable prix de la connectivité." Un Internet réensauvagé offrirait une multitude de façons de se connecter et d'interagir, sans qu'aucune entité ne domine perpétuellement le paysage.
Les écologistes ont transformé leur discipline en "discipline de crise" – une approche qui ne se contente pas d'observer et d'étudier, mais qui vise activement à préserver et à restaurer. Maria Farrell et Robin Berjon invitent les acteurs du numérique à adopter la même démarche.
Le réensauvagement numérique n'est pas qu'une métaphore séduisante ; c'est un cadre d'action concret pour guider une forme de résistance collective face aux monocultures technologiques qui l’étouffent. C'est aussi un rappel essentiel : la diversité n'est pas qu’une valeur sociale ou culturelle, mais le fondement même de la résilience de tout système complexe.








