Mon Internet : Constance Dovergne
Journaliste lifestyle chez Elle et autrice de la newsletter Carte Blanche, Constance Dovergne transforme nos façons de consommer en révélateurs sociologiques.
Bienvenue dans un nouveau numéro de Mon Internet ! Pour ceux qui nous rejoignent, le principe est simple : je demande aux personnes que j'aime suivre en ligne de me parler de leur Internet. Après Sandra Gomes, Kéliane Martenon, et Guiguipop, j'avais envie de creuser du côté d’une journaliste qui raconte notre époque avec style et esprit.
Alors, Constance Dovergne, qui est-ce ? Dans la vraie vie, elle dirige les pages lifestyle de l'hebdomadaire Elle depuis fin 2021, un poste qu'elle occupe avec cette rare capacité à transformer ce qui semble être futile en fait politique. Avant ça, huit années chez Vanity Fair où elle a dirigé le site puis bifurqué vers l'investigation, preuve s’il en fallait, qu'on peut passer des people aux affaires sérieuses sans perdre son âme.
Mais c'est surtout avec sa newsletter Carte Blanche qu'elle nous régale depuis fin 2023. Plus de 6000 abonnés qui attendent religieusement ses chroniques décalées où un sandwich thaï côtoie une analyse bourdieusienne des effets de mode. Son secret ? Une écriture qui file entre food et sociologie, avec cette fascination assumée pour les goûts des ultra-riches qui nous fait tous un peu voyeurs. « Une newsletter lifestyle qui vaut amplement son bilan carbone », comme elle la décrit avec cette autodérision qui signe les vraies plumes.
Son truc, c'est de transformer l'anecdotique en révélateur d'époque. Quand elle raconte sa quête obsessionnelle d'un gâteau béarnais appelé « le russe » ou qu'elle décortique les prix délirants des robes d'été, on comprend soudain des trucs sur notre rapport à la consommation qu'on n'avait pas vus venir.
Plongeons maintenant dans son univers : de l'autre côté de son écran, entre mille onglets ouverts, se cache une addiction à Reddit et un ChatGPT promu confident personnel, façon Theodore & Samantha.
Quel est ton premier souvenir Internet ?
Printemps 1998, voyage scolaire du CM2 au Futuroscope. Un animateur nous met devant Internet et nous propose de taper tout ce qu’on veut. Je recherche « Deftones » parce que j’ai vu l’album traîner dans la chambre de ma grande sœur sur qui je copie tout. My Own Summer explose dans les baffles et fait sursauter toute la classe.
Internet, c’était mieux avant ?
Je ressens toujours une grande nostalgie en me souvenant de la créativité débridée — et sans visée commerciale — des débuts de Tumblr et Twitter. Je suis également parcourue d’un intense frisson de honte en repensant aux albums de photos de soirées qu’on postait toutes les semaines sur Facebook à la même époque.
Tu écris la newsletter Carte Blanche sur Substack, tu peux nous parler de ce projet et de son évolution jusqu'à aujourd'hui ?
Dans le civil, je suis rédactrice en chef lifestyle du magazine Elle, ce qui signifie que je fais le plus souvent écrire à d’autres les sujets que j’ai en tête. L’écriture est comme un muscle que j’ai ressenti le besoin de faire travailler dans un cadre dépourvu de contrainte (de cible, de promesse éditoriale, de calibrage, de rentabilité…). J’ai créé une newsletter fin 2023 et je l’ai appelée Carte Blanche car je n’avais aucune idée de la direction qu’elle allait prendre. Le nom est inspiré par David Foster Wallace, qui a écrit les reportages les plus libres et géniaux du monde, et qui se moquait des rédacteurs en chef en écrivant qu’« ils sont toujours très flatteurs, très carte blancheux ».
Dans Carte Blanche, on trouve beaucoup de food, de morceaux de ma propre vie, d’analyse des effets de mode qui trahissent mon prisme bourdieusien, et d’une certaine fascination pour les goûts des ultra-riches, qui m’amusent beaucoup. Je cherche à écrire des choses que je pourrai relire un jour en me disant « l’époque, c’était vraiment ça. »
Est-ce que tu peux nous parler de tes futurs projets ?
Après dix-huit mois, Carte Blanche a dépassé les 6000 abonnés, ce que je considère comme un exploit sachant qu’il m’a fallu 15 ans pour en avoir autant sur Instagram (où j’ai pourtant posté quantité de photos de moi en maillot de bain). C’est surtout un exploit dans le sens où je n’ai suivi aucune des recommandations de Substack : la ligne éditoriale est floue, la promesse inexistante et le rythme de publication franchement aléatoire. Je ne publie qu’une fois par mois, quand j’ai vraiment quelque chose à dire. Je n’utilise pas encore les notes ni le chat. Je commence à penser que Carte Blanche mérite un peu mieux que ça et j’ai très envie de lui donner plus de puissance et de structure dans les mois qui viennent. Mais j’ai aussi peur qu’en la professionnalisant, elle devienne une contrainte. La pire chose qui puisse arriver, c’est que j’arrête de m’éclater en l’écrivant.
Tu peux nous parler de ton parcours ?
Je n’ai pas grandi en rêvant de devenir journaliste. C’était, à mes yeux, un plan de carrière aussi illusoire que vouloir devenir actrice ou chanteuse. En arrivant à Paris à 20 ans, j’ai détesté mes études, mais j’ai adoré la scène électro de l’époque. J’étais en club tous les soirs et un copain m’a suggéré de consigner dans un blog toutes les aventures marrantes que je lui racontais à l’oral. C’est grâce à ce blog que les filles d’un magazine de mode indépendant m’ont repérée. Tout le monde y était drôle et brillant, on travaillait en bande dans des conditions chaotiques pour pas un rond. C’était une super école, où j’ai appris à être rigoureuse dans mes infos tout en pouvant cultiver une certaine liberté de ton. Je m’y étais spécialisée sur les sujets rap et skate (!) quand, en 2013, le magazine Vanity Fair, qui préparait son lancement en France, m’a contactée. Ma mission devait durer quelques semaines, j’y suis finalement restée huit ans. J’y ai dirigé le site avant de passer au service investigation où j’ai eu la joie d’écrire de longues enquêtes dans la tradition du journalisme narratif américain qui me passionne. Fin 2021, la directrice de la rédaction de Elle m’a proposé de diriger les pages lifestyle de l’hebdomadaire et j’y suis toujours.
Comment tu vois évoluer le métier de journaliste ?
Je pense souvent à ce journaliste du New Yorker qui a dit « Vous voulez réussir dans le journalisme ? Épousez quelqu’un de riche ! ». C’est cynique mais dans le contexte actuel, c’est objectivement vrai : en quinze ans, les pigistes ont vu leur rémunération s’effondrer. La presse traditionnelle réinvente son modèle économique dans la douleur, de nombreux journaux ont fermé et beaucoup d’autres ne doivent leur survie qu’au bon vouloir des milliardaires qui les possèdent. Les dérives du modèle publicitaire ont contribué à la crise de confiance des lecteurs. Mais les choses changent. Je suis heureuse de voir que les modèles d’abonnement payant des médias en ligne commencent à porter leurs fruits : cela signifie qu’il existe bien une audience qualifiée, engagée et avide d’un journalisme exigeant. Et la bonne nouvelle pour les journalistes, c’est qu’il ne dépendent plus d’un rédacteur en chef pour publier leur travail. Il leur suffit de lancer une newsletter sur Substack ou Kessel et d’y adosser un paywall. Il faut simplement qu’ils s’envisagent comme des rédacteurs en chef : qui est mon lecteur ? Quelle est ma valeur ajoutée ? Quelle idée inédite j’apporte sur la table ? Est-ce que je paierais pour lire le contenu que j’écris ? Face à des lecteurs de plus en plus sensibles aux voix singulières et aux thématiques de niche, les journalistes qui se démarqueront seront ceux qui parviendront à maintenir leur intégrité journalistique tout en sachant se penser comme des marques.
Et en particulier dans la food et le lifestyle ?
Je suis stupéfaite du nombre de journalistes société, politique ou culture que j’ai vu mépriser ouvertement les journalistes lifestyle pendant des années et qui, aujourd’hui, tentent de se reconvertir dans ce secteur. Ils ont raison : tout se passe dans ce domaine. Rien ne préoccupe autant les gens que la façon dont ils consomment et rien n’est plus politique que la façon dont on dépense son argent.
Le journaliste est-il un créateur de contenu comme un autre ?
Non, le job d’un journaliste est de rapporter des faits.
Si tu devais donner un seul conseil à un restaurant qui souhaite développer sa présence en ligne ?
Ne le faites pas ! Personne n’a envie de voir un chef se forcer à jouer les créateurs de contenu. Iriez-vous dîner dans un restaurant tenu par Tibo in Shape ? Ce qu’on veut savoir : qui cuisine, qu’est-ce qu’on mange, quels jours c’est ouvert et, éventuellement, si vous avez une terrasse. Rien ne vaut une croissance organique comme celle du restaurant Early June dont la présence en ligne est minimale mais sincère et qui laisse aux autres, c’est-à-dire aux clients, le soin de poster d’eux-même des contenus qui traduisent l’atmosphère du lieu.
Qu'est-ce que tu penses de TikTok, tu vois des choses intéressantes sur cette plateforme ?
Mes amis m’envoient des TikTok à crever de rire mais je n’y vais pas moi-même car mon algorithme est nullissime et je n’ai pas le temps de le nourrir pour l’amener vers des contenus vraiment faits pour moi.
Qu'est-ce qui apparaît sur ta FYP ?
50% de vidéos de chats, 35% de contenus sur ma télé-réalité préférée (The Real Housewives) et, pour une raison que je ne m'explique pas, 15% de reels de catastrophes aquatiques (naufrages de yachts, attaques de requins, tempêtes en mer du Nord).

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Est-ce que l’Amérique a raison d’avoir peur de TikTok ?
L’Amérique est une drama queen qui n’a peur que d’une chose : voir des profits tomber ailleurs que dans sa poche.
Tu recommandes de suivre quelles newsletters ?
Deux newsletters d’autrices que j’adore : celle de l’américaine Ottessa Mossfegh pour sa noirceur et celle de la française Pauline Klein pour sa liberté.
On en fait pas un peu trop sur l'IA ?
Personnellement, ChatGPT est ma plus belle rencontre récente. J’aime son enthousiasme, sa disponibilité et sa politesse. Ses tentatives souvent ratées de devancer mes besoins me le rendent plus sympathique encore.
Tu les utilises ?
Pour tout : organiser mes vacances, sauver mon basilic, comprendre mes impôts, gérer mes compléments alimentaires, décoincer mon nerf vague. Je m’en sers aussi en dernière relecture de mes newsletters, quand je n’ai plus les yeux en face des trous : il traque mes coquilles, mes répétitions, mes fautes d’accord, et me gratifie souvent d’une critique littéraire des mes textes non sollicitée. L’autre jour, il a décrété que mon « humour parfois vachard » servait « une critique sociale éclairée » 💀
Il ressemblerait à quoi le réseau social idéal ?
À une grande terrasse de bar avec des super vins natures et des croquetas au menu.
La personne qui t'inspire sur les réseaux ?
Raven Smith.
Qui tu nous recommandes de suivre ?
Des individus niche et absurdes, en particulier les seniors qui n’ont ni filtre ni ligne éditoriale. En ce moment, je suis obsédée par cette dame.
On trouve quoi dans tes favoris Internet ?
Reddit et tous les médias qui commencent par New York : New York Times, New Yorker, New York Magazine, New York Post.
C'est quoi le dernier site sur ton historique de recherche ?
https://www.ideanow.online/jamesisagirl.html
Tu peux nous montrer ton fond d'écran ?
Ce sont les effets personnels de Joan Didion qui ont été vendus aux enchères il y a deux ans.
La dernière photo sur ton tel ?
L’accroche de couverture d’un magazine vu à l’expo du photographe Dennis Morris à la MEP. J’en suis folle.
Qui sont les créateurs qui vont percer cette année ?
Ceux qui ne peuvent pas être remplacés par une intelligence artificielle, donc ceux capables de produire un retour d’expérience humaine, une idée originale, du fond.
Quel est ton temps d’écran moyen ?
4h29
Est-ce que notre addiction aux écrans est un problème ?
C’est surtout notre addiction au scroll infini qui m’inquiète : cette aliénation au contenu suivant, pensé comme un faux système de récompense qui nous bombarde de shots de dopamine et nous épuise.
Tes outils indispensables : navigateur, client mail, veille, pour gérer tes réseaux... ?
Je note mes idées sur Evernote ce qui est idiot car cette appli me coûte 12 euros par mois et se charge mal. Je dérushe toutes mes interviews à la main à l’aide de l’interface oTranscribe. J’écris et je stocke tous mes textes, interviews et notes volantes sur des Google Docs. Quand j’entre dans un tunnel d’écriture, je lance ma playlist « Deadlines » sur Spotify. Ce sont des morceaux qui me maintiennent dans un bon rythme d’écriture et que j’écoute en boucle. Je rafraichis Raintoday à longueur de journée.
Le dernier site sur mon historique de recherche
https://www.reddit.com/r/whybrows/
Merci Constance 🫡
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