Mon Internet : Robin Panfili
Reporter gastronomique, vétéran du web français et chasseur d'adresses improbables, Robin mange mieux que vous, et il le sait.
Bienvenue dans un nouveau numéro de Mon Internet ! Pour ceux qui débarquent ici pour la première fois : le principe est simple. J’invite une personne dont le parcours m’intéresse à répondre à une série de questions sur ses usages de l’autre côté de l’écran, ses coins préférés du web, ses outils, ses addictions, ses recommandations. Pas de filtre, pas de langue de bois, juste une cartographie honnête de ce que quelqu’un fait vraiment de sa vie en ligne. Les précédents épisodes ont réuni des profils très différents, de Teki Latex à Blandine Rinkel et c’est ce qui rend l’exercice intéressant : chaque fois, l’Internet qu’on nous décrit n’est pas tout à fait le même.
Aujourd’hui, l’invité s’appelle Robin Panfili. Reporter gastronomique indépendant après des années passées à Slate, Mashable, Le Monde et Konbini, il écrit aujourd’hui pour Le Fooding, GQ et Vanity Fair, et publie “Entrée, Plat, Dessert”, une newsletter mensuelle sur la bouffe et tout ce qui l’entoure, hébergée sur Kessel Media. À côté de ça, il développe une série animée (MIAM.MP4) et prépare une chaîne YouTube. Un profil qu’on ne résume pas en deux lignes, donc on ne va pas essayer.
Ce qui m’a donné envie de l’inviter ici : Robin est l’un des rares journalistes de sa génération à avoir traversé toutes les grandes mutations du média web en France sans jamais perdre son œil, ni son sens de la formule. Et son rapport à Internet, à en juger par ses réponses, est à son image : chaotique, fun, et finalement bien plus réfléchi qu’il n’y paraît.
Tu te décris comment à quelqu’un qui ne te connaît pas ?
Je suis journaliste et reporter. Mon travail consiste à raconter des histoires sur la bouffe, avec mon œil et un petit pas-de-côté, mais sans jamais faire de hiérarchie. J’écris et j’enquête autant sur les bistrots de quartier que les snacks, les kebabs ouverts tard la nuit et les restos étoilés.
Quel est ton premier souvenir Internet ?
Le bruit strident de l’ADSL qui se lance, puis partager équitablement les 60 minutes de connexion Internet hebdomadaire avec mon grand frère – on avait même un chronomètre pour que personne ne triche. Aussi, les mercredi après-midi sur Caramail, et des heures à coder maladroitement le thème de mon Skyblog, puis de mon MySpace.
Internet, c’était mieux avant ?
Franchement, non. Je me suis récemment pris le bec avec un ami à ce sujet. Ma conclusion, c’était que l’Internet n’était “mieux avant” que pour les fainéants et les paresseux, victimes de leur propre passivité. Internet n’est pas moins bien, c’est juste le bordel. Mais si tu acceptes de passer un peu de temps à chercher, c’est un terrain de jeu infini. Si tu fais l’effort de cliquer aux bons endroits, tu peux tout trouver, absolument tout – de la vidéo pixelisée du premier concert de ton groupe de rock préféré dans un bar miteux jusqu’au mec qui façonne ses propres nouilles de riz au fin fond d’une forêt indonésienne.
Instagram, tu l’utilises comment ?
Pour scruter ce que font mes amis – et stalker tous les autres. Pour passer le temps quand le métro tombe en panne. Pour le personal branding et mettre mon travail en avant. Pour raconter des histoires un peu folles.
Pour poster des photos que j’aime bien. Mais, surtout, pour trouver des adresses où aller bouffer, découvrir des chefs bizarres et suivre les recommandations d’un mec qui teste tous les ris de veau de Paris.
Je taffe mon algorithme depuis des années. Il lui aura fallu un peu de temps pour déchiffrer les tourbillons qui ventilent mon cerveau pas toujours à l’endroit, mais là, c’est bon. J’ai un feed bordélique, un vrai paradis pour TDAH, mais dans lequel je me retrouve. Je n’en demande pas plus.
Twitter/X depuis Musk, t’en fais quoi ?
J’ai essayé de supprimer l’appli plusieurs fois, mais j’y suis toujours. Je suis en privé, je ne tweete plus, mais je scrolle encore beaucoup. Et je râle à chaque fois, quand je réalise l’enfer que Twitter est devenu.
Slate, Mashable, Konbini… Tu as traversé toutes les grandes mutations du journalisme web. Comment vois-tu le métier évoluer ?
Je suis arrivé dans la presse en ligne en trichant. À l’époque, mon école de journalisme n’avait qu’une chose en tête : caser tous les élèves dans une chaîne info (iTélé ou BFM) ou à la radio – ce qui leur assurait un bon “taux d’employabilité” post-cursus et une place respectable au classement national des écoles de journalisme. Moi, j’ai toujours voulu faire du journalisme web, mais mon école refusait. Alors, j’ai menti.
Je me suis retrouvé chez Slate, d’abord en stage puis en CDI. J’ai fait un passage à Mashable, au Monde.fr, puis j’ai passé sept années chez Konbini. J’ai vécu les plus belles heures de la presse sur Internet, ce qui rend le constat d’autant plus amer quand on voit ce qu’elle est devenue.
Je n’aime pas trop la nostalgie — et encore moins faire le vieux con —, mais j’ai du mal à ne pas ressentir de la frustration quand je pense à tout ce qu’on a perdu. Que reste-t-il de l’héritage des Rue89, Owni, et autres Munchies ou Motherboard ? Rien, ou presque.
Tu t’es lancé en freelance, tu en es où aujourd’hui ?
J’ai quitté mon poste à Konbini l’an dernier. La décision n’a pas été facile à prendre, mais c’était le moment ou jamais. Je venais de dépasser les 30 piges, j’avais fait le tour, et je voulais explorer de nouveaux horizons. Être plus libre, plus indépendant.
Aujourd’hui, j’écris pour Le Fooding, GQ, Vanity Fair et le Guide Michelin. À côté, j’ai ma newsletter “Entrée, Plat, Dessert”, et une poignée de projets perso qui m’épanouissent : une série animée sur la bouffe (MIAM.MP4) et ma chaîne YouTube où je vais sortir quelque chose d’ici peu.
Les influenceurs food ont-ils changé ton métier ?
À mon échelle, pas fondamentalement. N’étant pas critique culinaire, je suis moins exposé à cette nouvelle concurrence. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont forcé les journalistes gastronomiques à se remettre en question. Et ça, c’est bien. Car le métier, un peu poussiéreux et qui se pensait intouchable, en avait bien besoin.
Qui tu nous recommandes de suivre pour trouver de bonnes idées de recettes ?
Je ne comprends pas le succès et la multiplication des créateurs de contenu spécialisés dans les recettes de cuisine. Franchement, qui arrive à cuisiner correctement en mettant une vidéo en pause toutes les 5 secondes ? Sinon, pour répondre à ta question : suivez Loulou Kitchen. La reine.
Et les meilleures adresses ?
Pour trouver des tables qui sortent du lot, encore sous les radars et loin des sentiers battus : c’est difficile. Du moins, cela exige pas mal de patience. J’ai mes petites ficelles, car c’est mon métier, mais y a pas de secret : il faut juste digguer. Scroller, cliquer, rebondir de compte Insta en compte Insta, épingler avant d’oublier, et analyser les avis Google avant de réserver sa table… C’est marrant parce que ça me ramène à mes jeunes années sur Internet, quand je fouillais les blogs musicaux (Fluokids forever, <3) pour télécharger illégalement les derniers morceaux en .MP3 de Surkin, des Bloody Beetroots ou de SebastiAn, afin de remplir mon iPod.
Et sinon, t’écoutes quoi en ce moment ?
Mon Spotify Wrapped l’atteste chaque année : j’écoute PNL et Jul en boucle. Le reste du temps, je trouve mon bonheur dans la nouvelle vague du jazz “pas chiant” (Daoud, Emile Londonien, Ezra Collective, Ebi Soda, Moses Boyd, Alfa Mist, Yussef Dayes…) et la nouvelle pop italienne (Calcutta, Giorgio Poi, Gazzelle, Liberato…). Ah, et Les Louanges, aussi, un mec du Québec qui vient de sortir un incroyable album.
T’as lu quoi en dernier ?
Rien de récent… Toutefois, je relis les mêmes trucs en boucle. J’ai un rituel : dès que je pars en voyage, je glisse systématiquement dans ma valise deux livres : l’exemplaire de L’Ecume des Jours de Boris Vian de ma mère qu’elle m’a confié quand j’étais ado, et un autre, Total Khéops de Jean-Claude Izzo, confié par mon père.
Sur la plage, dans le TGV, ou avant la sieste, je lis quelques pages choisies de manière aléatoire. C’est de la superstition, mais surtout mon petit porte-bonheur.
Tu regardes quoi en ce moment ?
En attendant l’hiver pour me refaire The Office comme chaque année, je me suis relancé The Leftovers, la plus belle série du monde, pour la cinquième fois. J’ai aussi revu Uncut Gems et The Lobster, pour m’assurer qu’ils étaient toujours bel et bien mes deux films préférés – c’est encore le cas.
La célébrité avec la meilleure présence Internet selon toi ?
Carrie Coon et ce boulanger japonais à Paris.
Une newsletter ou un site que tu recommandes ?
J’en lis très peu, mais je suis très fidèle à celles auxquelles je suis abonné. Si je dois en citer trois : “The New Paris Dispatch” de la journaliste américaine (en exil chez nous) Lindsey Tramuta ; celles des restaurants PNY et Mangal II ; et “Carte Blanche” de ma chère Constance Dovergne, grand reporter de talent et brillante observatrice des mutations du monde moderne.
Comment se porte ta nouvelle newsletter « Entrée, Plat, Dessert » ?
Je me régale. J’ai longtemps hésité avant de me lancer, mais c’est bête, car c’était littéralement l’exercice dont j’avais besoin. Je suis libre de parler de tout et surtout d’être de mauvaise foi quand bon me semble. Et les gens cliquent quand même, alors banco.
Est-ce que la newsletter est le futur du journalisme indépendant ?
Umh... Ce qui est sûr, c’est qu’elle offre une liberté très précieuse. Et ça, pour n’importe quel journaliste. Une newsletter, ça ouvre le champ des possibles, ça te donne de l’air et ça t’offre l’opportunité de t’évader – provisoirement ou durablement – du cadre et des contraintes éditoriales parfois trop rigides d’une rédac’.
Ton petit coin d’Internet que t’adores ?
Je suis un énorme nerd des comptes Instagram spécialisés dans la typographie. Aussi, j’aime traîner sur Vinted, pendant des heures, pour trouver des maillots de foot anciens. Et, comme tout le monde, j’adore Subway Takes.
Un mème qui t’a fait rire récemment ?
Le mec qui célèbre la victoire des Knicks en NBA.
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Le mec qui imite un ingé son.
Un compte qui se paie les puristes de jazz, et celui-ci qui archive toutes les photos de Justice.
Ton temps d’écran moyen. T’assumes ?
Je ne regarde jamais, mais je viens de le faire juste pour cette interview. Verdict : 3h39, en moyenne. C’est grave ?
Ta routine Internet le matin, ça ressemble à quoi ?
Dans l’ordre : mails, météo. Et Instagram, mais jamais avant la douche du matin.
Ton fond d’écran. C’est quoi ?
Une peinture du Caravage chopée sur Google Images.
Ta meilleure histoire sur Internet ? Ta pire ?
J’utilise Internet à son plein potentiel. Ce qui me permet de parfois tenter l’impossible. Pourquoi me priver de DM des personnes que j’admire mais que je ne pourrais probablement jamais rencontrer ? Après tout, je n’ai rien à perdre – au pire, me prendre un “vu”. Cela m’a, par exemple, permis de discuter sur Google Talk (oui, ça date) avec le rappeur Joey Bada$$. Puis en DM Twitter avec mon joueur de foot préféré de tous les temps, Claudio Marchisio.
T’as déjà été viral ? C’était comment ?
Une seule fois, et bien comme il faut. Le Québec tout entier s’est payé ma tronche, jusqu’au JT du soir, après la publication d’un guide de Montréal et d’une carte complètement erronée de la ville. Ce n’était même pas de ma faute, mais ça n’a pas été douloureux. Car les Québécois sont un peuple merveilleux.
Internet dans 10 ans, ça ressemble à quoi ?
Je suis trop nul aux pronostics. J’espère juste que DAVA sera toujours là.
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